mardi 19 novembre 2013

Chosification et féminisme

La chosification est une notion importante du féminisme, qui a été formalisée par Simone de Beauvoir.

Définition

Si vous voulez être pédant, dites "réification".

La chosification est le fait d'attribuer des propriétés d'un objet à un être vivant ou à un concept abstrait.

Dans le cas du féminisme, il s'agit de retirer des propriétés d'un être humain à une femme, comme par exemple la capacité de :

  • penser
  • ressentir des émotions
  • être libre (par le passé, une femme appartenait à son mari, sinon à son père avant le mariage. Si le père était mort, à ses frères)

Comme une femme n'est pas un objet, elle a le droit d'avoir un avis politique différent de celui de son mari, et donc devrait avoir le droit de voter : c'était les arguments des féministes du temps où les femmes n'avaient pas le droit de vote.

Chez Simone de Beauvoir, le concept est beaucoup plus poussé. La réification consiste à considérer le corps d'une femme comme un objet. L'homme "prend" la femme pendant le coït, mais aussi le corps de la femme est une sorte d'œuf pendant la grossesse ; son corps ne lui appartient plus car il sert de couveuse pour les enfants de l'homme. (Quand on lit ça, on se demande qui sont les plus malades : les hommes qui pensent ça, ou les femmes qui pensent que des hommes pensent ça ?)

Nous avons aussi un problème historique dans la compréhension du concept de la chosification du corps de la femme ; il y a un siècle, certains hommes pouvaient effectivement penser ainsi. De nos jours c'est moins évident.

Extension du domaine de la lutte

La réification est donc une violence faite au femme. Cette affirmation souffre de deux biais : les réifications exposées sont-elles violentes ? Toutes les réifications sont-elles violentes ?

Le concept de réification est sans doute beaucoup plus violent que les actes décrits. Le coït et la grossesse, même si le coït peut être vu comme violent de l'extérieur, ce ne sont pas des actes réellement violent en soit. Ce n'est donc pas les actes qui sont violents mais ce que pense l'homme ou plutôt ce que la féministe se représente de ce que l'homme pense (vous me suivez toujours ?).

Même si les réifications citées sont violentes, toutes les réifications ne sont pas forcément violentes. Il s'agit là d'une généralisation hasardeuse. Dans le cas de photos d'art, la réification du corps peut être volontaire. Une photo de tatouage peut ne montrer que le tatouage. Le corps est alors réifier, car il n'est que le support du tatouage dans la photo. Ce n'est certainement pas une violence dans ce cas-ci.

Les féministes modernes ont tendance à renverser la cause et la conséquence et à généraliser à outrance. La réification violente est condamnable non pas parce que c'est une réification, mais parce qu'elle est violente ! Or toutes les réifications ne sont pas violentes.

Donc en s'attaquant à la pornographie, parce que c'est une chosification de la femme, les féministes se trompent totalement d'argumentaire. Une mise en scène violente d'une (et une seule) femme ne peut en aucun cas être une violence faite à toutes les femmes ; c'est pourtant l'interprétation des féministes modernes.

Le contresens en anglais

Le mot "chose" est traduit en anglais par "object". Ainsi, "réification" et "chosification" sont traduits par "objectification" (notez que "reification" et "thingification" existent et sont synonymes). Malheureusement, "objectif" a le même sens qu'en français. Du coup, certains anglais comprennent dans "objectify" (le verbe) et "objectification", le fait d'avoir pour but, comme trophée ce qui est en complément du mot.

L'"objectification d'une femme", est compris comme le fait d'avoir pour but une femme.

Parfois "objectification" est utilisé pour traduire en français, le mot anglais. Ce qui est amusant, c'est que le concept appliqué au féminisme a été inventé par une française, Simone de Beauvoir. Mais en plus en français "objectiver" existe et signifie "rendre objectif". Son contraire est "subjectiver" ou "rendre subjectif".

Je ne sais pas par quelle magie cetains considèrent que le contraire de "objectify" en anglais, est "subjectify" ! Sans doute est-ce un prolongement du quiproquo. Mais le plus drôle est qu'ils donnent comme signification à "A subjectifys B", "A prend comme sujet B", c'est à dire que B agit ou est à l'origine de l'action. Ce disant, c'est quelque peu contradictoire, puisque c'est A qui décide que B est au centre de l'action, ce qui prive B d'une réelle autonomie. Sauf bien-sûr dans le cas des média, où l'auteur, le photographe ou le réalisateur a une influence sur la manière de présenter les événements, et donc de rendre plus ou moins important l'initiateur des actions.

Cela explique pourquoi les féministes s'attaquent particulièrement au média : à l'origine de ces attaques, une imbrication incroyables de quiproquo et de contre-sens !

Le contraire de "chosifier" est plutôt "personnifier" ou "repersonnifier". A la limite il n'y en a pas, car cela consiste à considérer qu'un être humain est un être humain...

La damoiselle en détresse

Le ressort scénaristique de la damoiselle en détresse est souvent considéré comme une "objectification de la femme" par les (pseudo-)féministe anglophones, car l'objectif d'un combat d'hommes est une femme. Il s'agit d'un cas amusant que j'appellerai le "quiproquo en double aveugle". Le fait de dire que toute réification est mauvais, est déjà un cas de généralisation à outrance, mais en plus le concept lui-même est mal compris.

Le moyen d'y remédier est que le scénariste remette la princesse au centre de l'action ("subjectify" dans le contresens du terme).

La réification comme antagonisme de l'anthropomorphisme

J'ai trouvé un article fort intéressant qui explique quelque méthodes pour chosifier quelqu'un ou personnifier un objet (ou un animal).

En fait, il suffit de connaître les techniques d’anthropomorphisme ou de personnification pour les appliquer à l'envers.

Bien entendu, dans l'article en lien, il faut faire abstraction de toutes les idioties sur le pseudo-féminisme très engagé pour réussir à en dégager tout ce qui en fait l'intérêt.

Par exemple cette publicité Ikéa est géniale car elle joue justement sur la personnification d'une lampe pour mieux s'en moquer ensuite.

Autre exemple, la figure : une technique de personnification consiste à dessiner un visage, ou donner de expressions humaines à un animal. Une technique de chosification consiste à cacher le visage

Annexe

Voici un article intéressant sur Simone de Beauvoir.

Conclusion

Méfiez-vous de ceux qui vous parlent de "subjectiver" ou "subjectify" en anglais. "Réifier" n'a pas réellement de contraire, car cela consiste à considérer un humain, comme un... humain, ce que n'importe quel humaniste fait naturellement sans s'en rendre compte.

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